- Politique

Situation nationale : « Ceux qui nous gouvernent aujourd’hui ont royalement trahi les aspirations qui les ont portés au pouvoir », regrette Zéphirin Diabré

Le Chef de file de l’opposition politique au Burkina Faso (CFOP-BF) a animé, ce mardi 3 juillet 2018 à son siège, sa traditionnelle conférence de presse. Si le mardi dernier a été un rendez-vous manqué, cette semaine, c’est le porte-parole de l’institution politique himself, Zéphirin Diabré, qui a conduit la séance. Un seul point à l’ordre du jour : la situation nationale, avec pour appui les dernières sorties médiatiques du président du Faso pour son bilan de mi-mandat.

D’entrée dans le vif du sujet, Zéphirin Diabré et ses camarades se sont réjouis, sourire moqueur aux lèvres, que le point de presse du CFOP-BF soit devenu un « évènement médiatique majeur » que le gouvernement et la majorité ont « maladroitement » tenté de copier.

Pour donner sa lecture et celle de son institution sur la situation nationale, Zéphirin Diabré a pris prétexte des dernières sorties-bilan du président du Faso. Le CFOP-BF, estimant que l’examen de deux ans de la vie d’un pays comme le « Burkina Faso d’aujourd’hui » est difficile à épuiser en une conférence de presse, s’est focalisé sur ce qu’il a qualifié de « tendances de cette période ». Il promet d’y revenir dans une forme « plus élaborée » et « plus analytique ».

Puis, Zéphirin Diabré de situer qu’à travers ce bilan du président du Faso, les masses laborieuses du Burkina s’attendaient à un véritable diagnostic de la situation nationale, à un récapitulatif des actions posées et à une orientation claire du premier des Burkinabè. « Au lieu de cela, la sortie, qui semblait improvisée et impréparée, a donné lieu à du déjà-vu », observe le CFOP-BF, M. Diabré, pour qui cette sortie n’aura été qu’une tribune pour Roch Kaboré d’annoncer sa candidature à la présidentielle de 2020.

Pour l’opposition, la seule hypothèse qui peut pousser un président en exercice à mi-mandat à « annoncer avec précipitation » sa candidature à sa propre réélection, c’est sa crainte que son camp ne lui préfère quelqu’un d’autre. « C’est donc pour éviter l’émergence d’un candidat de rechange que le chef de l’Etat a anticipé son annonce », scrute le CFOP-BF qui déduit que cette déclaration implique que, dès lors, le Burkina n’est plus dirigé par un président au-dessus de la mêlée, mais plutôt par un « président-candidat » qui est entré en campagne. « Désormais, nous allons le traiter comme tel ! », averti le porte-parole de l’opposition burkinabè.

Sur la vie nationale à proprement dite, les responsables du CFOP-BF pensent que le gouvernement, qui a fait de grandes publicités autour des 18 000 milliards F CFA de la conférence internationale sur le financement du Plan national de développement économique et social (PNDES) en décembre 2016, s’est, depuis lors, laissé bercer par des illusions, alors que les intentions (ces 18 000 milliards) sont une chose et la mobilisation effective de ces ressources en est une autre.

« Où sont passés ces 18 000 milliards de ce PNDES pour la santé, l’éducation, l’emploi de la jeunesse, le commerce, l’élevage, l’agriculture de nos braves et laborieux paysans, les bourses des scolaires et étudiants, etc. ? Quand le MPP somme tous les maires de comptabiliser toute réalisation sur leur territoire au compte du PNDES, point n’est besoin de démontrer que le programme politique, économique et social est une arnaque du peuple », conclut le CFOP-BF, Zéphirin Diabré.

Réactualisant ses deux mémorandums sur les 100 jours et l’an 1 du pouvoir, par lesquels elle jugeait insuffisants les efforts consentis et attirait l’attention du régime sur le fait que les « camarades MPP » nommés aux postes stratégiques n’étaient pas assez compétents pour rédiger les projets que les bailleurs de fonds du PNDES attendaient, l’opposition affirme qu’aujourd’hui, on a le sentiment unanime que les choses ne bougent véritablement pas.

« Une situation politique et sécuritaire dégradée, une situation économique caractérisée par la morosité, une situation administrative prise en otage par l’incivisme et la corruption, une situation sociale gagnée par la grogne, voilà ce qui caractérise le Burkina Faso sous le règne du MPP. Elle a, en toile de fond, ce constat désolant qui s’impose à tous : ceux qui nous gouvernent aujourd’hui ont royalement trahi les aspirations qui les ont portés au pouvoir », regrettent les responsables du CFOP-BF.

« L’Etat burkinabè est en train de disparaître ! »

Sur le point de la gouvernance politique, le CFOP-BF affirme que l’Etat burkinabè est en train de disparaître. « Diriger un pays, c’est prendre des décisions quand il le faut. Malheureusement, nous avons un gouvernement poltron qui refuse de s’assumer. De l’économie au social, la pagaille ne fait que s’enraciner irrémédiablement dans la mentalité collective. Notre Etat et notre nation sont en train d’être submergés par l’incivisme et autres mauvais comportements de masse.

Cet avis est de plus en plus transcendant au sein même du MPP où certains caciques, face à la déconfiture, ne peuvent plus se taire. Le professeur Etienne Traoré, membre éminent de la majorité, dit vertement que le président-candidat tourne en rond. Evoquant la question lors de son entretien, le président-candidat a dit que celui qui pense que l’Etat n’a pas d’autorité, il n’a qu’à essayer et il va voir. Nous pensons que président-candidat a une mauvaise compréhension de la question.

L’autorité de l’Etat, ce n’est pas l’autoritarisme. Quand on vole allégrement les deniers publics, c’est que l’Etat n’a plus d’autorité. Quand un chef d’Etat, à qui on a révélé que ses collaborateurs ont monnayé des rendez-vous avec lui, et qu’il se contente de dire qu’il les a grondés, c’est que l’Etat n’a plus d’autorité. Quand l’impunité protège les puissants et fait croupir en prison les voleurs de poussins, c’est que l’Etat lui-même favorise l’incivisme », enfonce Zéphirin Diabré.

Pour l’opposition, le président Roch Kaboré est « très mal » entouré. « A la faveur de sa prise du pouvoir, des pseudos-conseillers et des partisans de piètre qualité ont investi les allées de Kosyam [palais présidentiel, ndlr] au détriment des cadres compétents et sérieux qui ont fait le succès du MPP », pointe Zéphirin Diabré, qui pense que l’image donnée par certains d’entre eux n’honore pas le pays.

Le CFOP-BF estime qu’avec un président du Faso coaché par des gens sans expérience, « qui ne peuvent pas se conseiller eux-mêmes », l’on ne doit s’étonner que le Burkina soit devenu un pays piloté à vue, qui demeure dans une insécurité grandissante, une économie en panne, un chômage endémique des jeunes et des femmes, « avec le retour à grandes enjambées de la corruption, la politisation de l’administration et la persistance des difficultés d’accès aux services de base ».

L’opposition est sans appel : « l’incompétence est devenue, en deux ans, la vertu la plus récompensée au Burkina », pendant que des cadres et autres employés compétents se tournent les pouces dans les services publics. Mieux, ajoute l’opposition, l’appartenance politique est devenue la garantie de la promotion professionnelle et économique et « c’est là que le pouvoir MPP excelle plus que tout autre dans l’histoire » du pays.

L’institution politique dénonce le fonctionnement de la démocratie, que les Burkinabè s’entendaient pourtant voir autrement à l’arrivée du MPP au pouvoir. Pour étayer cette chute, Zéphirin Diabré indexe une « séparation des pouvoirs devenue un leurre » (l’exécutif contrôle le judiciaire et Kosyam impose aux députés MPP aussi bien les nominations à l’Assemblée nationale que le contenu des débats) ; le respect de l’institution parlementaire qui a disparu (les ministres font de ce qu’ils veulent des convocations de l’Assemblée nationale et le gouvernement change l’ordre du jour des débats à sa guise et envoie les documents aux députés souvent la veille de leur examen) ; etc.

Sur un autre plan, Zéphirin Diabré trouve que depuis l’avènement du pouvoir MPP, le Burkina est devenu « un pays quelconque » sur la scène internationale par une gestion des affaires internationales qui s’enferment dans une « diplomatie sans relief, taciturne, honteuse qui ternit l’image jadis enviée » du pays. « La qualité et la qualification du personnel de notre diplomatie est aux antipodes de son utilisation et de sa rentabilité au regard des défis actuels de la politique étrangère de notre pays », jauge M. Diabré, qui fait en outre observer qu’en deux ans et demi de gouvernance, aucune conférence des ambassadeurs, « haute instance de la diplomatie de notre pays », ne s’est tenue.

Au plan de la justice, il retient que le déroulement de l’instruction et du procès du coup d’Etat de septembre 2015 a révélé que les dirigeants se livrent à un « véritable tripatouillage » juridique dans lequel, la justice est devenue un « instrument soit de chantage, soit de règlement de comptes ». L’opposition dit prôner, sur ce dossier comme sur tous les autres, un procès juste et équitable qui débouche sur la vérité.

« Libertés en danger ! »

« Nos libertés sont en danger ! », à en croire le CFOP-BF, qui s’appuie ici sur des investigations de l’Observatoire pour la démocratie et les droits de l’Homme, menées entre mai et octobre 2017. Selon les responsables de l’opposition, la gouvernance du MPP est truffée de manquements au niveau des libertés d’expression et de la presse, des libertés publiques, démocratiques et de détentions arbitraires. Ils en veulent pour entre autres preuves, « l’interdiction à deux reprises par la mairie de Ouagadougou », d’un meeting d’une organisation de la société civile ; l’interdiction, par la municipalité, d’une manifestation publique de ressortissants étrangers en soutien à la contestation de l’opposition de leur pays ; la tentative d’interdire les sit-in et la répression qui a suivi certains piquets de grève de syndicalistes.

« C’est une tentative de musèlement des libertés publiques, un retour des vieux démons, des ingénieurs-concepteurs des zones rouges anti-manifestations publiques à Ouagadougou », constate M. Diabré qui conclut qu’on ne devient donc pas un vrai démocrate du jour au lendemain. Il est également convaincu que le Burkina excelle maintenant dans les détentions arbitraires à caractère ouvertement politique. « La plus emblématique de ces détentions arbitraires, c’est sans doute la mise en résidence surveillée du général Djibrill Bassolé.

Détenu malgré l’avis du Comité d’experts de l’ONU et malgré le recours infructueux du ministre de la justice contre cet avis, Djibrill Bassolé se voit refuser le droit aux soins, tout simplement parce qu’il est un candidat potentiellement dangereux à l’élection présidentielle de 2020 », a remis au goût du jour le porte-parole de l’opposition, ajoutant à la liste, le cas du lanceur d’alerte Naïm Touré. Pour « Zèph. », la justice burkinabè peine à convaincre qu’elle est indépendante, compétente, sérieuse et incorruptible.

Volet sécuritaire, le CFOP-BF dit constater une dégradation de la situation avec en sus de nombreuses pertes en vies humaines, le ralentissement de la reprise de l’activité économique, etc. Tout en relevant la nécessité de donner les moyens aux Forces de défense et de sécurité, l’opposition pense également qu’il faut élaborer une politique cohérente de la défense du territoire. « Tous les diplomates et autres experts internationaux disent aujourd’hui que dans la lutte contre le terrorisme au Sahel, il y a deux ventres mous : le Burkina et le Mali », révèlent Zéphirin Diabré et ses « camarades » du CFOP-BF, qui décèlent en cette situation, cinq défaillances fondamentales (l’absence de vision : il y a urgence à élaborer une véritable stratégie nationale de sécurité ; le manque de compétence ; l’information ; les moyens ; la mise en œuvre d’une approche régionale pertinente).

Ils pensent également que pour un pays qui sort d’une crise socio-politique qui a sapé les fondements de la société, la réconciliation doit être le préalable du processus de la refondation nationale. Pour l’opposition, si une telle initiative est du rôle et du devoir des tenants du pouvoir, rien n’indique qu’ils en prennent le chemin. « La volonté politique pour aller à la réconciliation n’existe pas au MPP. Bien au contraire, c’est un pouvoir qui se montre plus enclin à diviser les Burkinabè qu’à reconstruire le tissu de la cohésion nationale. A l’occasion de la récente crise sociale (grève au ministère de l’Économie, des Finances et du Développement, ndlr), on a vu comment ce pouvoir excelle dans l’art de diviser les Burkinabè et à opposer les catégories sociales les unes et les autres », regrettent les responsables de l’opposition.

Gouvernance locale et vote des Burkinabè de la diaspora

Au niveau de la gouvernance administrative, l’opposition a également un regard mitigé de la situation. « Une administration responsable et transparente, fondée sur des valeurs d’intégrité et de probité, un sens élevé du service public, la compétence et le mérite, doit être le souci premier de tout gouvernement qui cherche à créer les conditions d’un développement durable de son pays. C’est bien dans cette dynamique qu’a été adopté en juillet 2011, le Plan stratégique décennal de modernisation de l’administration (PSDMA) dont la finalité était de promouvoir une administration publique moderne susceptible de produire des biens et services de qualité.

En juillet 2013, le gouvernement a élaboré un code d’éthique, qui met l’accent sur l’obligation de rendre compte et la transparence », confie M. Diabré. Fort de cet existant, il fait le constat que le MPP et ses alliés ignoreraient ces instruments, que l’administration burkinabè va mal et a perdu en qualité (affairisme et absentéisme, clientélisme, nominations par complaisance, etc.).

C’est dans ce pincement qu’il relève aussi que le processus (de recrutement par appel à candidature pour les directeurs généraux des établissements publics de l’Etat EPE, les sociétés d’Etat, les sociétés d’économie mixte à participation majoritaire de l’Etat et toute autre structure assimilée), qui a l’avantage de promouvoir les compétences et d’amenuiser les risques d’une politisation de l’administration publique, est de plus en plus subtilement contourné pour des nominations partisanes, d’amis et de parents.

En ce qui concerne la gouvernance locale, le principal animateur de la conférence est revenu sur les violences qui ont caractérisé les élections municipales dont l’essentiel provenaient, dit-il, de conflits entre candidats MPP. Pour exemples, il cite les situations des conseils municipaux de l’arrondissement N°3 de Ouagadougou, de Saponé, de Gourcy.

Toujours dans le même chapitre, le CFOP-BF relève de la timidité dans la mise en œuvre du Programme d’urgence pour le Sahel burkinabè (PUS-BF), lancé en août 2017 pour un coût 455 milliards F CFA.

Même diagnostic au titre de gouvernance du développement, le CFOP-BF note un manque de politique agricole, un accès des Burkinabè aux services sociaux de base (électricité, eau potable, assainissement, éducation, santé, télécommunications, l’habitat…) qui reste faible.

« L’ensemble des investissements réalisés entre 2010 et 2015 dans le domaine des routes a permis de faire passer le linéaire de routes bitumées de 3 000 km à 4 900 km, soit un accroissement de 63%, contrairement aux récentes déclarations honteuses du ministre des infrastructures, alors même qu’une majeure partie de son programme de construction des routes bitumées est constituée de legs de l’ancien régime.

L’on peut citer comme preuves, la construction et le bitumage de la route Dédougou-Tougan (91 km), la construction et le bitumage de la route Didyr-Toma, la construction et le bitumage de la route Kongoussi-Djibo (96km), la construction et le bitumage de la route Koupèla-Bitou, la construction et le bitumage de la route Diapaga-Kantchari, les études de faisabilité du projet de l’autoroute Ouagadougou-Yamoussoukro dans sa section Ouagadougou – Bobo-Dioulasso, la réalisation de l’échangeur du nord aux intersections de la RN22 et de la RN2, le bitumage de la route de la voie de délestage et des voies de déviation de l’échangeur du nord (environ 10km).

Autant d’infrastructures structurantes qu’on n’hésitera pas à verser pompeusement dans les réalisations du PNDES dont on attend toujours le premier projet structurant. Heureusement que l’administration, c’est une continuité ! », a détaillé Zéphirin Diabré.

Cette lecture survolée, « chiffres à l’appui », de l’opposition sur le bilan à mi-parcours de mandat du « président-candidat » tranche avec l’autosatisfaction de certains gens, confient les responsables du CFOP-BF. « Comme vous le constatez, le président-candidat et les Burkinabè ne semblent pas vivre dans le même pays », a constaté le porte-parole de l’opposition, Zéphirin Diabré.

Sur une question relative au vote des Burkinabè de l’étranger, l’opposition dit avoir l’impression que le pouvoir est en train de tout mettre en œuvre pour qu’« au mieux des cas », ce vote soit minimisé (se référant aux documents requis) et « au pire des cas », qu’il n’ait pas lieu. Pour l’opposition, le pouvoir MPP a, en réalité, peur du vote des Burkinabè de la diaspora (surtout ceux vivant en Côte d’Ivoire). Mais, poursuit Zéphirin Diabré, l’opposition ne se laissera pas faire sur cette question. « Non seulement le vote doit être effectif, mais également donner la possibilité au maximum de Burkinabè [emplacement et disponibilité des bureaux de vote] », s’engage le CFOP-BF.

OL
Lefaso.net 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *